Profession : ébénistes

Entre restauration de meubles et créations designs, gestes ancestraux et technologies de pointe, les ébénistes isérois repoussent au quotidien les limites du beau. De Theys à Grenoble, en passant par Le Versoud, trois d’entre eux ont accepté d’ouvrir la porte de leur atelier…


Cédric Sauvage, le passionné


Accompagné depuis peu par un apprenti (« pour transmettre ce que l’on m’a appris »), Cédric Sauvage s’affaire sous la haute verrière de son atelier, un ancien garage automobile du centre-ville de Grenoble.

Dans cette rue calme, loin de l’agitation du monde, il répète depuis quatre ans les gestes ancestraux de l’ébénisterie d’art. L’œil attentif au moindre détail. Le geste précis, minutieux. Avec l’amour du travail bien fait. « C’est un métier passion, pas un métier de financiers, souffle ce fils d’antiquaires grenoblois, titulaire d’un Brevet des Métiers d’Art. J’adore me plonger dans l’histoire des meubles, repérer les gestes des anciens, leurs coups de scie ou de gouge… »

Et c’est sur les belles pièces qu’il prend le plus de plaisir : « Non pas pour leur valeur, mais pour le résultat que l’on arrive à obtenir ».

Tout à la main

Varlopes, bouvets à rainurer, râpes, gouges, marteaux à plaquer : Cédric Sauvage travaille presque exclusivement à la main, avec des outils et des savoir-faire traditionnels. « Aucune machine ne sera jamais capable de remplacer l’œil et le ressenti de l’artisan », affirme-t-il.

« En tant que restaurateur d’art, mon objectif est de remplacer le moins de pièces possibles sur un meuble. Car au-delà de 20 % de pièces nouvelles, celui-ci perd considérablement de sa valeur », poursuit-il.

Néanmoins, lorsque certaines pièces sont trop abimées, Cédric pioche dans ses réserves de bois massif ancien (principalement du noyer), ou de placage d'époque : bois de rose, acajou, palissandre…

Serrures et clés, boutons et poignées et même vis et écrous qu’il remplace sont également d’époque, afin de s’adapter à la couleur et à la patine de chacun des meubles restaurés.

Regain d’intérêt

Les principaux clients de Cédric Sauvage sont des antiquaires, qui lui confient commodes plaquées, bureaux, tables à rallonges et autres guéridons à restaurer. Des particuliers lui confient également leurs meubles de famille.

Cette clientèle a 50 ans d’âge moyen, mais Cédric note avec plaisir un attrait pour les vieux meubles chez certains trentenaires. « Il s’agit généralement de jeunes couples, qui ne conservent qu’un seul meuble de famille, mais souhaitent qu’il soit éclairci et en parfait état », note-t-il.

Loin du déclinisme ambiant, le jeune ébéniste d’art est confiant pour l’avenir de son métier : « Il y a un regain d’intérêt pour le bois, le durable et les meubles qui ont une histoire. Le fait-main, l’artisanal et l'unicité des objets plaisent à nouveau. »

www.ebeniste-sauvage-grenoble.com

Pascal Bonino, le designer

Installé à Theys, dans l’atelier « lumineux et inspirant » qu’il a fait construire près de sa maison, Pascal Bonino semble ravi d’avoir changé de vie, après 25 ans passés dans le management et l’industrie. Un parcours pourtant réussi, qui l’a amené à gérer jusqu’à 700 personnes, puis à diriger une célèbre entreprise de matériel de montagne du Grésivaudan...

Il y a 8 ans, il a tout plaqué pour assouvir sa passion du bois, du design et de la création. Depuis, il a obtenu un CAP Ébénisterie, créé sa société (Wood & More) et poursuivi « un véritable chemin initiatique : la Voie de l’esthétique ».

Aujourd’hui, l’homme dispose d’un parc machines conséquent : scie à ruban, toupie à bois, raboteuse-dégauchisseuse, ponceuse à large bande... «L’investissement a été lourd. Mais lorsqu’on veut un résultat de qualité, et que l’on réalise des formes atypiques, il faut un équipement à la hauteur », souligne-t-il.

Pièces uniques

Pascal Bonino ne réalise « que des pièces uniques, pour des gens uniques ». « Je ne fais pas de restauration et pas de meubles sur plan, explique-t-il. Mes clients viennent me voir avec un rêve et une fonction en tête. Après de longues discussions, je leur propose 4 ou 5 épures et ce rêve commence à prendre forme. »

En ce mois d’octobre, « l’éb’Artiste » (un terme qu’il a inventé, contraction d’ébéniste et d’artiste) travaille sur un meuble à chaussures couplé à une assise toute en rondeurs, qui cache un petit tiroir servant à ranger les produits d’entretien. Un meuble conforme en tout point aux principes de design qu’il s’est fixés : répondre à la fonction de l’objet tout en pensant à son ergonomie générale. Le tout avec des lignes pures, les seules, selon lui, à pouvoir « révéler l’âme du bois ».
Pascal Bonino, sous la marque Wood & More, lance actuellement la commercialisation de l’une de ses créations : des embrasses de rideaux haut de gamme en bois, dont la seule forme suffit à maintenir les rideaux en place. Réalisées dans une gamme de 27 essences de bois locales (platane maillé, pommier, érable…) ou plus exotiques (ébène blanc, bananier…), ces belles embrasses seront bientôt distribuées auprès de boutiques de décoration rhônalpines.

www.wood-more.com

Sylvain Roucher, l’entrepreneur

C’est dans un minuscule atelier au centre-ville de Grenoble que l’entreprise HR Ébénisterie a été créée, en 1998. « Mon père, Hervé, était spécialisé dans la restauration de meubles. Moi, c’est la création et la conception de meubles qui m’intéressaient davantage », explique Sylvain Roucher.

Après un CAP ébénisterie et un BEP menuiser, le jeune homme rejoint l’entreprise paternelle. En 2007, celle-ci est retenue pour le réaménagement de l’intégralité du mobilier d’un magasin de sport à Tignes, « tout en arrondis ».

Pour réussir à honorer la commande, HR Ébénisterie fait l’acquisition d’un centre d’usinage à commande numérique. Un investissement peu courant, à l’époque, pour une si petite entreprise. « Ce robot, piloté par des logiciels de conception, nous offrait tout à coup des possibilités presque infinies en termes de découpe, de perçage ou encore d’usinage », se souvient Sylvain Roucher.

Cette première commande passée, la PME réalise d’autres chantiers similaires, avant de concevoir, fabriquer et installer l’intégralité de la décoration de chalets à Megève : table, dressing, portes intérieures, meubles sous vasques… De quoi démontrer la variété de ses savoir-faire.

Du bois au Corian

Depuis 2012, HR Ébénisterie est installée au Versoud, dans un atelier de 450 m2. Cinq personnes sont dédiées à la production. Son premier robot a récemment été remplacé par un centre d’usinage 5 axes encore plus performant.

Celui-ci permet notamment de simuler, en temps réel et en trois dimensions, la fabrication des pièces. L’intérêt ? Détecter la moindre anomalie de conception. Une technologie de pointe au service de l’art et de la création artisanales !

Autre évolution notable pour HR Ébénisterie : son travail, autrefois concentré sur le bois, s’est progressivement élargi à tous ses dérivés (MDF, panneaux contreplaqués, panneaux laqués...), mais également au Corian. « Nous l'achetons en panneaux de 6 à 12 mm d’épaisseur, puis nous le découpons et le collons avec une grande précision sur les surfaces à recouvrir, avant de les poncer longuement », explique Sylvain Roucher. De quoi permettre les créations les plus ambitieuses, mêlant le bois clair et cette résine acrylique.
www.hrebenisterie.fr
Frédéric Cristofol