Où sont passés les ophtalmos?

Si vous avez pris rendez-vous chez un ophtalmologue récemment, vous avez sans doute eu la surprise de vous voir proposer une date six à douze mois plus tard. La pénurie de praticiens, qui touche tout le pays, est particulièrement sensible dans notre département. Pourquoi ?

« Je compte les semaines. » Isabelle, enseignante grenobloise « très myope », attend avec impatience son rendez-vous chez l’ophtalmologue. « Le mien ayant pris sa retraite, j’ai dû en trouver un qui accepte de nouveaux patients. J’ai appelé en mai… pour un rendez-vous en janvier prochain ! » Huit mois d’attente pour renouveler des lentilles, contrôler une rétine « à risque » et corriger un début de presbytie de plus en plus gênante, c’est long.

« En juin, j’ai eu mal à un œil, ajoute Isabelle. Je ne pouvais pas consulter à l’improviste l’ophtalmo qui ne me connaît pas encore ; j’ai donc passé cinq heures aux urgences ophtalmologiques de l’hôpital. »

Comme Isabelle, la plupart des Isérois ayant des problèmes de vue vivent ce genre de scénario. En moyenne, il faut trois à douze mois pour consulter un ophtalmologue dans notre département… et jusqu’à quatorze mois dans le pays voironnais. L’Isère fait ainsi partie des trois départements français ayant les délais les plus longs.

 

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Manque d’anticipation

Comment expliquer cette situation ? Tous les rapports sur le sujet estiment qu’elle est d’abord due à l’allongement de la durée de la vie. Pour l’oeil, le grand âge est porteur de risques accrus : cataracte, glaucome ou encore dégénérescence maculaire, exigeant un suivi plus régulier et des examens plus longs.

Pour autant, l’allongement de l’espérance de vie n’est pas survenu en un jour et l’on s’étonne que les politiques publiques en matière de santé ne l’aient pas anticipé. Au contraire, alors que les praticiens de la génération du baby-boom approchaient de la retraite, on a limité le numerus clausus à l’entrée en fac de médecine.

Au début des années 2000, seulement 50 postes d’internes en ophtalmologie étaient ouverts par an en France, alors que 200 à 250 spécialistes partent désormais à la retraite chaque année. Même si le numerus clausus a été augmenté (à 150 par an), les effets de ce manque d’anticipation se font sentir dans les cabinets.

En Isère, la situation est particulièrement dégradée. « Il manque une douzaine de praticiens dans le département : trois ou quatre dans le grand voironnais, un à La Mure et six à huit à Grenoble », détaille le docteur Pierre Pégourié, secrétaire général adjoint du Syndicat national des ophtalmologistes de France (Snof), qui exerce à Rives.

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Pierre Pégourié, secrétaire général adjoint du Syndicat national des ophtalmologistes de France (Snof).

Cette situation n’est pas près de s’améliorer. Le nombre d’étudiants dans la spécialité ne suffit pas à combler le retard : « Trois ou quatre étudiants sont formés chaque année à Grenoble, mais cela doit couvrir les besoins des deux Savoie et de l’Isère, ajoute Pierre Pégourié. Et on compte 4 à 6 départs à la retraite par an. »

Ce déficit problématique est aggravé par un phénomène nouveau : l’apparition de problèmes visuels chez un nombre croissant de jeunes, en raison de l’usage des écrans et de la sédentarité. Résultat : les plannings des cabinets d’ophtalmologie explosent.

En moyenne, chaque spécialiste rhônalpin reçoit ainsi 140 patients par semaine, d’après une enquête. Beaucoup de ces spécialistes retardent leur départ à la retraite, sans parvenir à endiguer le flux.

Pour sortir de l’impasse, les ophtalmos expérimentent une nouvelle organisation : ils ont peu à peu délégué certaines tâches à des orthoptistes. Formés en faculté de médecine, ces professionnels paramédicaux sont d’ordinaire chargés de rééduquer la vision par des exercices.

De plus en plus d’ophtalmos s’appuient sur eux, en les intégrant à leur cabinet, pour réaliser certains examens comme le contrôle du champ visuel ou de la tension oculaire. « Cela permet d’augmenter l’activité d’un ophtalmologiste de 30 à 35 % », rapporte Pierre Pégourié, dont le syndicat a été à l’origine de décrets validant l’évolution des compétences des orthoptistes dès 2001. Un tiers des cabinets sont déjà réorganisés de cette façon – la moitié en Rhône-Alpes.

Les opticiens sont aussi dans la boucle, pour adapter lunettes et lentilles à l’évolution de la vue, dans le cas d’un renouvellement. Depuis le 16 octobre, ils peuvent renouveler les lunettes sans nouvelle ordonnance, en cas de perte ou de bris. La durée de validité des ordonnances pour les verres correcteurs a également été allongée à trois ou cinq ans, selon l’âge du patient.

Fracture sanitaire

Quid de la qualité des soins, dans ces conditions ? Le Snof se veut rassurant : « La Haute autorité de santé veille au grain, assure le docteur Pégourié, et la volonté des médecins est de garantir aux patients la sécurité optimale de leur prise en charge. Cela nécessite que la délégation se fasse au sein des cabinets. »

Pourtant, certains praticiens s’inquiètent de l’allongement de la durée entre deux rendez-vous, et du risque de défaut de diagnostic de pathologies graves, comme le glaucome. De son côté, l’association Que Choisir pointe le risque d’aggravation de la « fracture sanitaire » en France.

Selon elle, de nombreux Français ont des difficultés d’accès à un ophtalmologue à moins de 45 minutes de chez eux, ce qui les encourage à reporter leur rendez-vous. Bref, il faudra garder un œil sur l’évolution de la situation…

Juliette Fournier

 


Les ophtalmos isérois…

  • étaient 88 en 2014 (92 en 2010)
  • ont 56 ans d’âge moyen
  • sont 34% à avoir 60 ans et plus.